Cadrer, c’est décider de ce que le spectateur voit, et surtout de ce qu’il ne voit pas. Chaque plan répond à trois questions : à quelle distance, de quelle hauteur, et où placer le sujet dans le rectangle de l’image. Ces choix racontent l’histoire autant que le scénario. Nous passons ici en revue les échelles de plan, les angles, les règles de composition (avec nos schémas originaux), le format d’image, puis la signature visuelle de douze réalisateurs. Nous terminons par la manière dont nous appliquons tout cela à une vidéo d’entreprise.

Cadrer, c’est raconter

Le cadre est une fenêtre : ce qui y entre devient signifiant, ce qui reste hors champ devient suggestion. Un visage coupé par le bord de l’image n’a pas le même effet qu’un visage entouré d’air. Un cadrage n’est donc jamais « beau » ou « laid » dans l’absolu : il est juste ou faux par rapport à l’intention. La bonne question, avant chaque plan, est simple : que doit ressentir la personne qui regarde, à cet instant précis ?

Les repères qui suivent sont des habitudes de métier, pas des lois. Les grands réalisateurs les connaissent pour mieux les enfreindre au bon moment.

Les échelles de plan : de l’immensité à l’intime

L’échelle de plan désigne la part du sujet visible dans l’image. Plus on se rapproche, plus l’attention se concentre sur l’émotion et moins sur le contexte. Voici les huit échelles que nous utilisons au quotidien.

1Pland’ensemble2Planlarge3Planen pied4Planaméricain5Planmoyen6Planrapproché7Grosplan8Très grosplanPlus on se rapproche, plus on entre dans l’intimité
Les huit échelles de plan, du plus large au plus serré.
Échelle de planCe qu’on voitCe qu’on ressent
Plan d’ensemble (très grand plan)Le lieu, le paysage, un personnage minuscule.Situer, donner l’échelle, créer parfois la solitude.
Plan largeLe personnage dans son décor.Le contexte, la relation à l’espace.
Plan en piedLe corps entier, des pieds à la tête.La posture, la démarche, la présence.
Plan américain (cowboy shot)De la tête à mi-cuisse, juste assez pour voir l’arme à la ceinture.Tension, face-à-face, action lisible.
Plan moyenLe personnage à la taille.Le naturel d’une conversation.
Plan rapprochéPoitrine et visage.Une intimité qui s’installe.
Gros planLe visage seul.Émotion, empathie, intensité.
Très gros planUn détail : les yeux, une main, un objet.Tension extrême, obsession, détail décisif.

Un récit respire en alternant ces échelles : un plan large pour s’orienter, un plan moyen pour suivre l’action, un gros plan pour ressentir. Un film qui reste toujours à la même distance lasse ; un film qui saute sans raison de l’une à l’autre déroute.

Les angles de caméra : pouvoir et vulnérabilité

La hauteur et l’inclinaison de la caméra donnent au spectateur un point de vue presque moral sur le personnage.

PlongéevulnérableHauteur des yeuxneutreContre-plongéepuissantAngle penchéinstable
Quatre angles de caméra et leur effet.
  • Hauteur des yeux : neutre et honnête, on se place à égalité avec le personnage.
  • Plongée : la caméra regarde d’en haut. Le sujet paraît plus petit, isolé, fragile ou piégé.
  • Contre-plongée : la caméra regarde d’en bas. Le sujet grandit, s’impose, domine ou inquiète.
  • Angle penché (dutch angle) : l’horizon est incliné et le monde bascule : doute, ivresse, danger.

Ces associations sont des tendances, pas des automatismes. Une contre-plongée peut aussi traduire l’admiration d’un enfant, une plongée la tendresse d’un parent. Le contexte et la durée du plan décident.

Les règles de composition

Placer le sujet

La règle des tiers. On divise l’image en trois colonnes et trois lignes, puis on place les yeux ou l’élément clé sur une ligne, idéalement à une intersection. Le sujet respire et l’image devient plus vivante qu’avec un placement au milieu.

Yeux sur la lignedu tiers supérieurPoints forts :les intersectionsLe sujet regarde vers l’espace libre
La règle des tiers : yeux sur la ligne haute, points forts aux intersections.

Le cadrage centré et symétrique. Un sujet au centre, des éléments qui se répondent de part et d’autre : l’image devient frontale, calme, parfois solennelle ou ironique. À l’inverse, un sujet décentré entouré d’espace négatif (du vide) évoque la solitude ou l’attente, et laisse une place au hors-champ.

Symétrique, centréDécentré, espace négatif
Centré et symétrique, ou décentré avec espace négatif.

Nombre d’or et spirale. Ce rapport d’environ 1,618, décliné en spirale, sert à répartir les masses d’une image. Nous le considérons comme un guide, proche de la règle des tiers, et non comme une formule magique.

Le headroom est l’espace au-dessus de la tête : trop peu, le personnage semble écrasé ; trop, il flotte. L’espace de regard (lead room ou nose room) est l’air laissé devant le visage ou dans la direction du mouvement : sans lui, le personnage paraît bloqué contre le bord.

Trop serréEspace de regardLe regard a besoin d’air pour exister
L’espace de regard évite le personnage « collé » au bord.

Guider le regard

Les lignes de fuite (routes, couloirs, rails, horizons) conduisent l’œil vers le sujet. Quand toutes convergent en un seul point, on parle de perspective à point de fuite unique : une impression de rigueur, de fatalité ou de vertige.

Point de fuite
Perspective à point de fuite unique.

La profondeur par couches. Un premier plan, un plan intermédiaire et un arrière-plan donnent du volume à une image plate. Un objet au bord du cadre, devant le sujet, crée aussi l’impression d’observer la scène discrètement.

Arrière-planPlan intermédiairePremier plan
Avant-plan, plan intermédiaire, arrière-plan.

Le cadre dans le cadre. Une porte, une fenêtre, un miroir ou une arche encadrent le sujet une seconde fois. Il attire l’attention, mais peut aussi enfermer le personnage ou le montrer comme épié.

Cadre extérieurCadre intérieur
Un cadre dans le cadre isole et met en valeur le sujet.

Raccorder les plans

La règle des 180°. Entre deux personnages, on trace un axe imaginaire et toutes les caméras restent du même côté. Si on le franchit, chacun change de côté à l’écran et le spectateur perd ses repères.

axe d’actionABNe pas traverserCaméras du même côté de l’axe
Règle des 180° : toutes les caméras restent du même côté de l’axe.

La règle des 30°. Entre deux plans consécutifs d’un même sujet, on change l’angle d’au moins 30° (ou l’échelle de plan, nettement). Sinon, le raccord ressemble à un saut d’image involontaire.

30°12Moins de 30° :on croit à un saut30° ou plus :le raccord est net
Règle des 30° : changer suffisamment l’angle entre deux plans.

Le champ/contrechamp « par-dessus l’épaule ». L’épaule et l’arrière de la tête du personnage au premier plan ancrent le dialogue dans l’espace et rappellent à qui l’on parle. C’est aussi une application simple des couches de profondeur.

Le format d’image : un choix de cadrage

Le rapport largeur/hauteur est le premier cadrage, celui du cadre lui-même. Le 1,33 (4:3) est presque carré : il convient aux visages et aux verticales. Le 1,85 est un format de cinéma courant, équilibré. Le 2,39 (« scope ») étire l’image à l’horizontale : paysages, foules, solitude dans un espace vaste. Le 9:16 des réseaux sociaux est vertical : il favorise un visage, un produit tenu en main, une personne debout, et laisse très peu de place sur les côtés.

1.33Classique4:31.85Cinémastandard2.39Cinémascopepaysages9:16Verticalsocial
Les formats d’image, à hauteur égale.

C’est pourquoi un plan pensé en horizontal ne se recadre pas toujours en vertical : deux personnes côte à côte ne tiennent plus, la règle des tiers se rejoue sur une colonne, et le bas de l’image doit rester libre pour les interfaces des applications. Nous préparons donc le cadrage vertical dès le tournage plutôt que d’espérer le sauver au montage.

Réalisateurs et signatures de cadrage

Voici douze signatures visuelles, volontairement résumées. Nous les décrivons avec des mots, sans images de films ; nous vous invitons à revoir ces plans.

  • Wes Anderson : symétrie quasi géométrique, plans frontaux dits planimétriques, sujet au centre, travellings latéraux, couleurs pastel. Dans The Grand Budapest Hotel, le format d’image change selon l’époque racontée.
  • Stanley Kubrick : perspective à point de fuite unique : les couloirs de Shining, ceux de 2001, l’Odyssée de l’espace. Une rigueur froide, presque inéluctable.
  • Sergio Leone : l’alternance de très gros plans sur les regards et de plans très larges sur le paysage, notamment dans Il était une fois dans l’Ouest : le duel se joue dans les yeux.
  • Akira Kurosawa : longues focales et plusieurs caméras filmant la même scène, compression de l’espace, groupes de personnages disposés en formes nettes, météo intégrée à la composition.
  • Yasujirō Ozu : caméra basse, à hauteur de tatami, presque toujours immobile, et « plans oreiller » (paysages, objets) entre les scènes. Voyage à Tokyo en est l’exemple le plus connu.
  • Steven Spielberg : plans-séquences fluides, caméra à hauteur d’enfant dans E.T., et le fameux « Spielberg face » : le gros plan d’un visage ébahi qui regarde hors champ.
  • Quentin Tarantino : le plan depuis le coffre de la voiture (Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown), les contre-plongées, les plans de pieds.
  • Christopher Nolan : tournage en grand format pellicule IMAX 65 mm (Dunkerque, Oppenheimer), image plus haute et plus immersive, effets réalisés autant que possible en dur.
  • Denis Villeneuve : l’échelle : des humains minuscules face à des architectures monumentales, dans Blade Runner 2049 comme dans Dune.
  • Wong Kar-wai : cadres décentrés et obstrués : le personnage vu à travers une porte, une vitre, un chambranle. In the Mood for Love en fait un langage de retenue.
  • Alfred Hitchcock : le point de vue du personnage (Fenêtre sur cour), les plongées vertigineuses et le travelling compensé de Sueurs froides.
  • Orson Welles : la profondeur de champ avec le chef opérateur Gregg Toland dans Citizen Kane, et les contre-plongées qui laissent voir les plafonds.

Appliqué au film de marque et à la vidéo d’entreprise

Notre métier n’est pas de faire du cinéma, mais le langage est le même. Voici comment nous l’adaptons à trois situations courantes de nos vidéos d’entreprise.

Une interview. Plan rapproché ou plan moyen, yeux sur la ligne du tiers supérieur, léger trois-quarts, espace de regard du côté de l’interviewer, headroom mesuré. Une seconde caméra placée à plus de 30° permet de couper sans saut. L’arrière-plan reste à distance et éclairé avec intention : c’est tout le sujet de notre article sur l’éclairage et le clair-obscur.

Un produit. Des gros plans et des très gros plans pour la matière et les détails, une légère contre-plongée pour le valoriser, de l’espace négatif là où viendra le titre. Pour un packshot, un cadrage centré et symétrique est souvent le plus honnête.

Une équipe. Un plan large (parfois au drone) pour situer le lieu, puis des plans moyens et rapprochés. Nous composons en couches de profondeur, plaçons les personnes en triangle plutôt qu’en ligne, utilisons une porte ou une baie vitrée comme cadre, et respectons l’axe des regards.

Le vertical. Pour les réseaux sociaux, nous centrons davantage le sujet, gardons des marges en haut et en bas pour les titres et l’interface, et pensons le plan dans les deux formats avant de déclencher.

Notre réflexe. Avant chaque plan, nous formulons l’émotion voulue en une phrase, puis nous choisissons l’échelle, l’angle et la place du sujet. Le matériel ne vient qu’ensuite : retrouvez-le sur notre page matériel.

Pour aller plus loin (en anglais) : Shot (filmmaking) ; 180-degree rule.

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